Les Survivants – Prequel

« Au commencement, nous étions presque 8 milliards à vivre ici. Aujourd’hui, en 2040, qui sait combien il en reste ? 1 ou 2 milliards ? 5 milliards ? Les sociétés de sondages n’existent plus. Plus rien n’existe. La terre est morte, la vie d’avant avec. Il ne reste que nous, des survivants. 

Une putain de fin du monde. »

Jour 1096 – Journal d’une survivante – Amy Wang

                 Depuis déjà 10 ans, on avait atteint le point de non retour. Celui que personne ne voulait voir. Alors on a continué comme ça, tête baissée. En ignorant ce qui était en train de se passer sous nos yeux : l’épuisement des ressources, le manque d’eau, les terres inexploitables, la poussière…

                 Lorsque les gouvernements ont commencé à prendre des décisions, personne n’aurait pu être sauvé. Alors, ils ont créé des virus. Des virus mutants et puissants permettant de rendre plus robustes nos plantations et nos ressources. Mais c’était sans compter une chose : « La vie trouve toujours un chemin ». Comme avait l’habitude de le dire un héros d’un film des années 80 que j’adorais quand j’étais jeune. Dans ma vie d’avant.

                 Bref, un de ces virus « nouvelles générations » a muté et a commencé à contaminer l’Homme et alors, nous n’avons rien pu faire. Tout s’est passé si vite. Les gens ont commencé à devenir fou. Le point de départ, c’était Paris. Mais c’était loin, alors personne n’y a vraiment cru. Les virus, les épidémies, y en avait déjà eu depuis des années et des années. Mais c’est toute l’Europe qui a fini par tomber. On parlait de dizaines de milliers de morts. Ensuite, ça a été le tour de l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique noire, l’Australie, l’Amérique latine et les USA et petit à petit, il ne restait plus personnes.

                 Puis c’est arrivé chez nous. La première fois que j’en ai vu un, j’ai compris qu’il s’agissait d’un présage de mort et que mon temps était compté. J’étais avec ma femme et ma fille, Amy. Elle n’avait que 15 ans. Je rentrais chez moi après avoir fait le plus de courses possible, les informations martelaient partout à la radio qu’il ne fallait pas sortir, qu’il fallait garder des provisions et rester enfermé jusqu’à ce que l’armée viennent nous chercher et évacuer notre zone. Nul d’entre nous prenait encore réellement conscience de ce qui était en train de se passer.

                Mais la vérité m’a explosé au visage comme du M4 dans une station d’épuration. Je tournais à l’angle de ma rue quand je l’ai vu. Ma voisine, à genoux par terre, complètement hystérique et en pyjama. Elle était en train de manger son mari, éventré, à même le sol. J’ai soudainement eu une envie de vomir. Une nausée qui ne passerait plus jamais j’en étais sûr. Je ne sais pas ce qui m’a pris, la colère peut-être, l’adrénaline ou simplement la stupidité mais j’ai attrapé une barre de fer par terre et j’ai couru vers cette chose… et alors qu’elle tournait vers moi ses yeux blancs et vides, je lui ai fracassé le crâne avec une violence inouïe. Une partie de sa tête vola plusieurs mètres plus loin et je savais que cette immondice ne boufferait plus personne. De toute façon, elle avait toujours été une emmerdeuse dans le quartier avec ses pots de fleurs impeccables, son sourire condescendant et ses pétitions contre les chiens dans la rue. Elle avait eu une fin à la hauteur de ce qu’elle nous avait donné depuis des années !

                 Passé le choc de ce que je venais de faire (exploser le crâne de sa voisine : on ne fait pas ça tous les jours), je courus jusqu’à chez moi avec une seule chose en tête : ma fille et ma femme. On devait quitter ce merdier le plus vite possible. Les villes ne seraient bientôt que des lieux de désolation et de carnage.

                 J’ouvris la porte. Ma femme avait toujours été plus courageuse que moi et certainement plus rapide. Elle avait toujours deux coups d’avance sur le monde entier et cette fois encore, je savais qu’elle serait à la hauteur, plus que n’importe qui. Elle avait déjà anticipé ce que j’allais lui dire et avant même que je m’effondre sur le sol pour lui raconter ce qui en était en train de se passer dehors, elle me montra les sacs qu’elle venait de faire : la bouffe qu’elle venait d’empaqueter, les bidons d’eaux et surtout les armes. Nous n’avions pas d’armes à feux chez nous mais elle avait pris tout le reste : battes de baseball, couteaux de cuisine, outils de jardins… Tous ces objets du quotidien devenaient aujourd’hui nos biens les plus précieux.

– Il faut partir. Vite. Ce sont les seuls mots que j’ai réussi à lui dire avant de vomir.

– Je sais. Prépare la voiture, je descends les affaires. On va devoir prendre les petites routes. J’ai eu Max et Olivia au téléphone, ils sont bloqués sur l’autoroute et ils ne savent pas pour combien de temps.

– Où est Amy ?

– Elle finit de préparer ses affaires. Elle est très affectée, son amie Rosa… elle s’est faite mordre par son père… Je te laisse imaginer la suite.

– Dehors, ça va devenir une horreur. Les gens, même ceux qui ne sont pas infectés, ils vont devenir fou. Il faut qu’on passe inaperçu. Elle doit se couper les cheveux et toi aussi. Mettez des vêtements neutres et des casquettes.

– Et puis la voiture, ça va vite devenir un objet de convoitise. Il va falloir partir et se cacher. Mais où ?

– Chez tes parents, à la campagne. Pour le moment c’est notre meilleure option. Les zones isolées, avec le moins d’humains possible.

– Mais l’armée… ils ne nous trouveront…

– Oublie l’armée. Ils ne viendront pas ou alors ils nous parqueront dans des zones de quarantaine et quand les moyens financiers manqueront, ils nous abandonneront.

– Et pour nos familles ? On fait quoi ?

– Il va falloir économiser nos batteries… tu as pris les batteries externes de voyages ? On ne sait pas pour combien de temps encore on aura de l’électricité…

– Elles sont à bloc. J’envoie un SMS à ta sœur, mes frères et nos parents. Je leur dis de se retrouver chez mes parents d’accord ? Après ça, je coupe les téléphones pour la batterie.

– Il faut y aller.

– Alors allons-y.

                 Amy a coupé ses cheveux sans réfléchir. D’habitude elle pouvait partir en crise de larmes pour deux cm de trop chez le coiffeur. Mais aujourd’hui, elle les a coupé, comme une adulte, avec une maturité dans le regard déconcertante pour nous, ses parents. Alors qu’elle coupait ses précieuses mèches le plus court possible, j’ai vu l’innocence dans ses yeux s’éteindre petit à petit. Tout allait plus vite pour les adolescents. L’espace temps n’était pas le même. Et aujourd’hui, c’est comme si elle avait compris plus rapidement que nous qu’il n’y aurait plus jamais de retour en arrière. Elle a coupé ses cheveux, elle a fait son lit et elle a éteint sa chambre calmement avant de nous rejoindre. Peluches, photos, souvenirs, il a fallu tout laisser derrière nous.

                 Dans la voiture, personne ne parlait. J’avais mis des serviettes aux fenêtres. Je voulais la protéger encore un peu. Je ne voulais pas qu’elle voit ce qu’il se passe autour d’elle : les corps, le sang, les gens, les cris. Nous roulions doucement et nous essayions d’éviter les assauts de ceux qui voulaient monter dans la voiture. Nous prenions toutes les petites routes que nous connaissions.

– Ecoute moi Amy, lui lança sa mère d’un ton déterminé, si jamais tu te retrouves seule : tu ne dois pas essayer de nous chercher, compris ?

– Mais je ne serais pas seule.

– Ecoute-moi s’il-te-plaît. Ne retourne jamais en arrière C’est bien compris ? Trouve une ou deux personnes en qui tu as confiance et pars avec eux, allez vers la campagne mais ne restez pas en ville. S’ils ne veulent pas partir : laisse les et trouve quelqu’un d’autre. Tu dois trouver un endroit isolé et peu peuplé. D’accord ? Sois furtive et discrète. Habille toi comme un garçon et ne t’arrête jamais. Le mouvement, c’est la vie tu m’entends ? Ne reste jamais trop longtemps au même endroit. Car une fois la routine installée, tu perdras ta vigilance. Et tant que tu ne sais pas ce qu’il se passe ici : tu dois rester sur tes gardes.

– D’accord, je le serais.

– Quand tu arriveras dans un endroit nouveau : fouille le de fond en comble. Tu ne dois jamais te laisser surprendre. La moindre tente ou buisson ou sac, tu dois tout regarder, connaître absolument chaque terrain sur lequel tu vas. Promets-moi que tu feras tout ça.

– Je te le promets.

                 Je roulais au pas. Nous étions derrière l’hôpital. Proche du parking visiteur. On n’aurait pas dû passer par là mais étant psychologue ici, alors j’avais un pass d’accès. La zone de l’hôpital nous permettrait de contourner le centre ville et de gagner du temps. Mais je sentais qu’ici quelque chose ne tournait pas rond. Je lança à ma femme :

– Il se passe quelque chose ici.C’est trop calme. C’est un hôpital, les gens devraient tout faire pour entrer dedans… Elle savait comme moi que ce calme avant la tempête n’augurait rien de bon.

                 J’échangeai un regard inquiet avec ma femme.

                 Je déboulai sur le deuxième parking, celui proche des portes d’entrées et un étrange spectacle se dévoila sous nos yeux. Des dizaines de personnes à genoux, les mains en l’air. Certaines portant des blouses, d’autres non. Je reconnus des médecins, des patients… Devant eux, des militaires en combinaison intégrale, arme automatique au poing. Un homme un peu plus âgé en blouse blanche semblait essayer de discuter avec un des militaires, il lui brandit un appareil qui ressemblait à un thermomètre ou quelque chose dans le genre. Mais son interlocuteur ne lui répondit pas. Je sentais que je ne devais surtout pas m’arrêter mais je me retrouvai rapidement bloqué par un barrage.

                 Je m’apprêtais à sortir de la voiture pour demander ce qu’il se passait quand les détonations tombèrent comme des coups de fouets dans l’air. Les militaires tiraient et abattaient tous ceux qui étaient à genoux sous le regard médusé du médecin au thermomètre, qui finit par les rejoindre quelques minutes plus tard dans une mare de sang. Le temps s’arrêta et je restai médusé, incapable de réagir. Ils devaient être une centaine à genoux et là, plus personne, plus rien. Les militaires n’avaient pas hésité une seconde : ils en avaient eu l’ordre. Evacuation de la ville, mon cul ! Il s’agissait ici d’une exécution en bonne et due forme. Ils devaient être contaminés. Ils étaient sûrement contaminés. Je n’arrêtais pas de me répéter ces phrases dans ma tête comme un mantra pour légitimer ce que je venais de voir.

                Mes pensées furent soudainement arrachées par la voix de ma femme. Retour à la réalité. Elle hurlait et m’ordonnait de rouler. Tant pis pour le barrage, cria-t-elle.

-Il faut avancer coûte que coûte ! On doit passer. Ils vont nous faire la même chose !

                 Ni une, ni deux, j’appuyai sur le champignon et je fonçai dans les barrières. Ma fille derrière ne disait pas un mot. Elle a simplement soulevé la serviette et elle ne put détacher son regard de cette scène macabre. Je me disais qu’elle n’aurait jamais dû voir ça. J’avais beau foncer, je sentais la voiture partir sur le côté et je savais ce qu’il venait de se passer : ils venaient de tirer sur nos pneus. Ils ne voulaient prendre aucun risque et ils se rapprochaient de nous.

– SORTEZ DE LA VOITURE, hurla un des militaires, son arme déjà pointée sur nous.

– On n’est pas infecté, on n’est pas infecté ! On va sortir, lever les mains et on va leur dire ça ok ?

– Tu ne comprends pas, me répondit ma femme, lasse.  On n’aurait jamais dû être ici…

-Tu vas t’échapper, d’accord ? Avec Amy. Vous allez sortir de ce côté, vous vous baissez et vous allez courir sans vous retourner. Dans 500 m, vous aurez atteint le centre ville et vous serez noyées dans la masse.

Je lui donnais le sac d’armes et celui de nourriture. Un chacun à porter.

– Mais tu peux pas nous laisser ! Maman, dis quelque chose ! Tu dois venir avec nous ! Me supplia ma fille. Ça me déchirait le cœur mais j’étais sûr de moi.

-Amy, écoute-moi, si je peux, je vous rejoindrai et je vous retrouverai mais je dois les distraire pour que vous puissiez vous échapper. Gagner du temps, tu comprends ?

                 Ma femme ne disait rien car elle savait que j’avais raison. Si je ne m’étais pas proposé, elle l’aurait fait de toute façon. Je sortis du véhicule les bras en l’air pendant que mes deux femmes essayaient de sortir de l’autre côté.

– Je ne suis pas infecté ! Ne tirez pas ! On voulait juste quitter la ville. Je travaille ici, je suis psychologue.

– Monsieur, nous allons devoir procéder à un examen médical avant de vous laisser partir. Ordre du gouvernement.

– Tout ce que vous voulez.

                 Je commençais à m’avancer, presque rassuré : dès qu’ils constateraient que je n’étais pas infecté, je pourrai repartir. Mais alors, j’entendis crier. Une voix que je connaissais trop bien. Celle de ma femme. Je me retournai et je vis alors non pas un infesté, mais une bonne cinquantaine qui marchait vers nous et ma femme, prise au piège. Elle tentait de se débattre et de grimper à un arbre mais c’était trop tard, ils l’avaient déjà eu. J’hurlai, je pleurai.

                 Je ne voyais plus ma fille du regard. La fusillade des militaires avaient dû tous les attirer par ici. J’eus juste le temps de voir ma femme se faire attraper par une de ces choses lorsque je sentis la balle me transpercer. Les militaires avaient ouvert le feu dans le but de nettoyer la zone : vivants compris. Je savais que c’en était fini pour moi. Mais je devais tout de même m’assurer qu’Amy était en sécurité.

                 Le militaire qui m’avait tiré dessus venait de se faire bouffer dans la foulée par une de ces horreurs. Je récupérai son arme et je tirai sur tous les infestés que je voyais. Ça les attirait vers moi et ça permettait de les ralentir dès que je parvenais à les toucher. Je devais faire gagner du temps à Amy. Je tournais la tête une dernière fois la tête et je la vis rentrer dans le local poubelle de l’hôpital. Elle portait les deux sacs de sa mère. Elle tenait bien d’elle, ma fille c’était une guerrière. Je fermai les yeux pour une toute dernière fois avec la certitude qu’Amy était une survivante.

                 Je crois que je me suis évanouie tout de suite après avoir vomi. Sous une benne dans le local poubelle de l’hôpital. Mais pendant combien de temps ? Impossible à dire. Les bruits des balles avaient cessé, je n’entendais plus rien. Ni les militaires, ni les « zombies », plus rien. Mon père, ma mère, ils étaient morts. Je ne les reverrais plus jamais. Les larmes coulaient sur mon visage. C’est alors que la porte s’ouvrit. Je brandis un couteau de cuisine trouvé dans un des sacs. Mais les deux ombres qui venaient d’apparaître pointaient un pistolet dans ma direction.

– EST CE QUE TU ES INFESTÉE ? Me demanda l’ombre la plus importante.

                 J’avais tellement la trouille que je me pissai dessus mais j’arrivais quand même à dire non de la tête. L’ombre la plus petite vint vers moi. C’était une femme, elle était jeune et plutôt jolie. Elle portait encore sa blouse et je distinguais sur son badge « Jenny Lockwood ». C’était une infirmière.

– Il faut partir de l’hôpital. Tu veux venir avec nous ? Nous quittons la ville.

La deuxième silhouette se rapprocha. Il s’agissait d’un homme, plus âgé, dans les cinquante ans. Il me tendit sa main, froide et ferme :

– Je m’appelle Ben. Je suis médecin ici. Enfin, j’étais. Si tu veux partir avec nous, c’est maintenant ou jamais.

                 Jenny m’aida à me relever et je me rappelai ce que m’avait dit ma mère une heure avant dans la journée : trouver un autre groupe et partir d’ici, loin de la ville et toujours être en mouvement. Ni une ni deux, je rassemblai mes affaires et je me mis en route avec eux sans regarder en arrière. Je ne m’arrêterais qu’une fois que j’aurais tué le dernier de ces monstres sur terre.

« Jour 1 – Journal d’une survivante »


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