Le Chalet – Prequel

31/12/1967 – 17 heures

La neige avait commencé à recouvrir la ville de Bend, en Oregon, de son manteau blanc. La nuit était presque tombée. Toute la ville était en effervescence afin de préparer le réveillon de ce soir. « Le plus froid des dix dernières années », avait annoncé la météo. The Archies ou The Rolling Stones résonnait dans le peu de demeures occupées. En effet, la ville était déserte, la plupart des habitants était partie à la montagne pour les vacances, en famille ou entre amis.

Le Shérif Malone venait de terminer son verre de whisky sans glace. Assis à une table pour quatre Chez Pam, le bar du coin, le Shérif ne pouvait que contempler sa triste solitude pour un samedi soir. Et ce soir plus que n’importe quel autre soir, il ressentait son isolement. Pam allait bientôt fermer. Même une taulière d’une petite ville miteuse des USA avait le droit d’avoir des amis et une famille pour fêter le nouvel an. Le shérif remit son chapeau et ajusta son uniforme, il n’avait pas encore 40 ans et pourtant il avait l’impression d’avoir déjà vécu deux vies. Alors qu’il se levait, la porte s’ouvrit, laissant entrer deux adolescents à l’air arrogant et sûr d’eux. Il aurait pu les reconnaitre entre mille. Leur blouson respectif, l’un de football et l’autre de pom pom girl, ne trompait personne. A peine 18 ans et plus de confiance que lui n’en avait jamais eu. Ils avaient beau être des gamins, c’était plus fort que lui, Malone les détestait.

– M. Le shérif, le salua le jeune Kevin, accompagné d’un clin d’œil insupportable. Sa copine,

Veronica, habillée comme une femme de 30 ans, les atouts avec, ne le regardait même pas. Pas même un coup d’oeil. Il était complètement transparent, elle n’en avait que pour Kevin ou pour elle-même. Le monde ne devait tourner qu’à la vitesse de ses battements de cils. Autrement, le reste ne comptait pas. Même son statut d’autorité n’y faisait rien.

– Pam, je viens chercher ma commande, gueula le jeune homme sans tenir compte de sa présence.

Pam, avec sa délicatesse et son embonpoint, sortit des cuisines, transpirante et manifestement agacée d’être interrompue dans son fourrage de dinde pour ce soir.

– Tu as deux heures de retard, beugla-t-elle encore plus fort que Kevin.

– Désolé Pam, mais tu sais ce que c’est d’organiser une fête pour quinze personnes. On a eu des contretemps.

Pam sortit de derrière elle un immense carton de bières et le posa sur le comptoir. Kevin récupéra ledit carton et s’apprêta à sortir du bar, toujours accompagnée par son arrogante petite amie. Le shérif se racla la gorge, cette fois-ci, il ne laisserait pas passer.

– Un problème monsieur l’argent ? « Quelle connasse obséquieuse » pensa-t-il au moment même où Veronica finissait de prononcer ces mots avec sa voix qui ne tremblait pas d’un pouce.

– Je vous rappelle que vous n’êtes pas majeurs. Je ne peux pas vous laisser partir avec ce carton.

C’était un jeu de pouvoir, il le savait bien. Aucun des deux ados ne semblaient prendre la menace au sérieux.

– Mais Monsieur, ces boissons ne sont pas pour nous, bien sûr. Je viens seulement les récupérer pour mes parents et leur soirée. Vous devriez venir, ça leur ferait plaisir. J’ai d’ailleurs un mot de leur part pour attester de ma bonne foi.

Et voilà que ce dernier le regardait dans les yeux sans sourciller. Il se payait sa tête sans aucun scrupule.

– Très bien, dans ce cas vous ne verrez sans doute pas de problème à ce que je passe contrôler ce soir si tout va bien ?

– Bien sûr, vous serez reçu comme un roi.

Sur ces derniers mots qui se voulaient moqueurs bien évidemment, les deux adolescents sortirent du bar sans se retourner et disparurent dans un vrombissement de moteur trafiqué.

31/12/1969 – 18 :45

Finalement, Malone avait attendu la fermeture du bar. Quand Pam l’avait mis dehors, même elle avait eu un regard de pitié derrière le voile vitreux que tout le monde pouvait voir en général. Il aurait pu appeler sa sœur et demander à venir au dernier moment. Pour sûr qu’elle dirait oui mais franchement en avait-il envie ? La voir elle, son mari Don et ses trois enfants bruyants et sales ? Son bonheur mal affiché et ses meubles ringards ? Et puis soyons franc, il les avait déjà vu pour Noël et c’était bien assez. Il ajusta son manteau et se mit en route en direction de chez lui. La meilleure des décisions. Il longea la gare et s’apprêta à tourner à droite. Alors qu’il marchait un peu au radar, il croisa sur sa route Amy Parker, une gamine du lycée du coin qu’il connaissait bien. Plus jeune il était sorti avec sa mère. Une femme sympa et loyale mais qui n’avait pas bien tourné et tout le monde le savait. Depuis toujours, il s’était pris d’affection pour sa fille qui n’avait rien demandé. Elle portait une robe, un manteau en fausse fourrure blanche et un bonnet assorti. Elle semblait avoir froid. Elle n’habitait pas du tout dans les environs pourtant. Par ce temps et un 31 décembre, c’était étonnant de la voir dans ce coin de la ville.

– Amy, qu’est ce que tu fais là toute seule ?

– Je reviens du centre ville, j’étais partie faire des courses pour ce soir.

Elle ouvrit son sac et lui montra des paquets de confettis et des langues de belle mère à n’en plus finir.

– Il fait presque nuit noire et vu le froid de canard, tu devrais rentrer chez toi. Ta mère va s’inquiéter.

– Ma mère ? Elle est en vacances avec son nouveau mari à Cancun.

– Ah. Qu’est-ce tu fais ce soir alors ?

– Je ne sais pas, sans doute rentrer chez moi. Mais il y a une grosse fête chez les Sanders ce soir, alors je me disais que je pouvais tenter ma chance et y aller. Je n’ai rien à perdre.

– Amy, ces gamins ne sont pas de bonnes fréquentations, tu peux me croire ! Tu veux devenir une dépravée comme …

– Comme ma mère ?

– Ce n’est pas ce que je voulais dire, je suis sincèrement désolé.

Malone était terriblement confus, l’alcool l’avait complètement embrumé et voilà que lui, le shérif, venait d’insulter —ou presque— la mère de cette gamine. Bien joué, tiens !

– Si c’est précisément ce que vous vouliez dire. Mais soyez rassuré, vous n’êtes pas le premier.

Amy lui donna un coup d’épaule pour partir et ne le regarda pas une seule seconde malgré tous ses efforts pour s’excuser. Il la regarda s’éloigner dans la nuit d’hiver. Si elle tournait à gauche, elle prendrait la direction pour rentrer chez elle. Si elle tournait à droite, celle pour aller chez les Sanders. Il savait que la décision qu’elle prendrait serait dans tous les cas, sa faute. Un gamin qui passait par là, lui jeta une boule de neige au visage avant de s’enfuir en courant. Alors qu’il rouvrait les yeux, il savait qu’il avait merdé.

Amy venait de tourner à droite.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *