Les Noces de Sang – Prequel

« Lord Patrick Winter,

Lord Simon Carter et son épouse Lady Carol Carter,
Sont ravis de vous inviter le 20 juin 1921 à assister à l’union de leurs enfants Henry Carter et Esmée Winter.
Vous êtes conviés à participer à la messe de l’église anglicane de New-York et de les accompagner dans leur chemin d’amour vers Dieu.
Par la suite, Lord Simon et Lady Carol Carter vous invitent à assister aux échanges de vœux suivis d’un dîner placé sous le signe du bonheur et des projets futurs pour les deux familles des futurs mariés.
Réponse attendue avant le 17 avril 1921. »

                 Esmée venait de poser le faire-part à côté de son plateau de petit-déjeuner où tout avait été parfaitement disposé selon ses consignes : un œuf à la coque, trois tartines de pain, un peu de confiture de fraise et un café bien noir. Elle soupira. On venait de lui apporter l’invitation directement après que sa bonne soit allée les chercher chez l’imprimeur. Une centaine allait partir demain et sceller ainsi son destin. Et pourtant, elle n’avait pas encore passé une seule nuit dans la même chambre que son futur époux. Une inquiétude étrange ne la lâchait pas. Comment ferait-elle si ce dernier ronflait comme un sonneur de cloches ?

                 Elle termina son petit-déjeuner et revêtit en hâte une robe de chambre en pure soie et flanelle. Elle se regarda dans le miroir : Henry avait certainement pioché le gros lot. Il le savait et elle aussi. Le tout New-York avait voulu l’épouser : la belle et mystérieuse Esmée, au long cou, aux cheveux blonds et au regard de biche. Henry était tout autant un bon parti, bel homme, riche et ambitieux. Il avait eu aussi beaucoup de prétendantes avant de jeter son dévolu sur Esmée. Mais en même temps, la fin de l’histoire n’avait rien d’étonnant. C’était écrit depuis leur naissance : les meilleures avec les meilleurs. Il n’aurait pu y avoir d’autres fins que celle-ci. Avec son port altier et sa démarche légère, beaucoup de personnes pensaient qu’elle avait des origines européennes.

Esmée aurait dû être heureuse de ce mariage. N’était-ce pas ce qu’elle avait toujours voulu ? Ou ses parents ? Là n’était plus la question. Ce n’était pas le mariage en soi qui la contrariait. Une fête comme une autre. C’était l’après. Elle n’arrivait pas à enlever cet étrange poids qui pesait sur son estomac depuis des semaines. Quelque chose ne tournait pas rond dans tout ce cirque : les fleurs hors de prix, l’orchestre venu de Louisiane, le Chef Français, la vaisselle en porcelaine et la robe faite sur mesure. Dans tout ce défilé de luxe et d’opulence, elle sentait bien que quelque chose d’autre se tramait dans son dos. Elle pensait toute sa vie, et encore aujourd’hui, avoir su jouer toutes ses cartes correctement pour ne jamais perdre la face, toujours s’en sortir. Mais aujourd’hui, elle se demandait s’il n’y avait pas en face d’elle, un plus gros poisson.

                Elle ouvrit le tiroir de la table de nuit sur sa gauche et elle regarda encore une fois le petit mot qu’elle avait reçu, la veille, par coursier.

« Esmée, ma chère. J’ai besoin de vous parler d’une affaire urgente qui ne peut attendre. Avec toute ma sympathie, GM. »

                Esmée descendit les escaliers de sa maison comme une mante religieuse. Elle passa devant le portrait de sa défunte mère. Elle regrettait que cette dernière ne soit plus là pour assister à son mariage. Elle aurait adoré.

Elle ouvrit les portes et fonça en direction des cuisines.
Les domestiques en eurent la bouche grande ouverte de la voir ici, dans ce monde du rez-de-chaussée qu’elle ne visitait jamais.

– Willie, faites moi appeler une voiture au plus vite.
– Bien sûr Madame, où allez vous ?
– Chez Monsieur Montaigne. J’ai besoin d’échanger avec lui et de lui annoncer la nouvelle par moi-même.
– N’est-ce pas à Monsieur Henry de le faire, Madame ?
– Vous connaissiez les hommes Mildred. Ils sont lâches et se défilent. Si j’attends Henry, George l’apprendra en ouvrant son courrier dans quelques jours et je ne souhaite pas que son témoin fasse une syncope avant le Jour J.
– Ce pauvre garçon…
– Il trouvera quelqu’un d’autre, ma chère. Voyez comme il est beau garçon et gentil. Qui plus est je crois qu’il est déjà passé à autre chose, il a demandé à me parler. Peut-être des fiançailles ?

                 Esmée quitta sa domestique sur le perron de la porte d’entrée et remonta l’allée de la grande maison de son père jusqu’à la voiture qui l’attendait un peu plus haut. Sa mère lui manquait. La maison était bien vide depuis sa disparition des années auparavant.

                 Le chauffeur l’aida à monter dans le haut véhicule. Alors qu’elle glissait son deuxième pied fin et délicat dans la voiture, elle ne prit pas le temps de regarder de l’autre côté de la route. Si elle l’avait fait, elle aurait pu apercevoir une silhouette bien connue mais peu amicale, prête à tout pour ruiner ce mariage.


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